Ma vie est un tourbillon. L'ordre des choses m'entraîne malgré moi. Je suis pris dans dans des faisceaux d'évènements dont les flux me sont inintelligibles. Tout bouge, se craquèle, s'enfuit sans que je puisse dire qui je suis. Il n'est plus guère de moment où je sois suffisamment maître de moi pour regarder cette vie et la coucher sur le papier. Je ne suis qu'ombre errante.
Le libertinage n'existe que dans le mouvement. Il est la circulation même. De corps en corps, j'éprouve des transports infinis. Mais une fois la marche enclenchée, il n'est plus possible de la prendre à rebours. Mes mémoires sont condamnées à s'étioler à mesure que mes plaisirs s'étendent.
Est-ce du Duc de Montmorency que je tiens ces souvenirs de plaisirs virils ? Me les aurait-il prodigués lors qu'il m'hébergea en son fief de Toulouse, il y a déjà bien longtemps ? Est-ce bien lui, cet ami si cher qu'il m'offrit même de partager sa chambre ?
Un instant. Cette suave douceur qui emplit mon être dès que je ferme les yeux, la dois-je plutôt à ce jeune israélite, Emmanuel de Rothschild, qui me reçut si magistralement, entre jeunes esclaves et jaunes pépites ?
Ce délice que j'imagine masculin n'est-il pas en fait la marque d'une de mes maîtresses les plus tumultueuses, qui malgré l'infériorité de son sexe se serait élevée à des tempêtes de chair à faire pâlir le dieu des mers ? Cette rageuse et abondante écume, dont l'apparente violence n'a d'égale que l'infinie douceur qu'on y éprouve lorsqu'on s'y abandonne, ne serait-elle pas celle de ma maudite épouse, la Duchesse de la Trémoïlle ?
J'erre inlassablement entre toutes ces bribes et peine à me rappeler qui fut quoi dans ma vie. C'est toujours le même principe qui anime ces souvenirs, et avant eux les actes dont ils sont la trace, et ainsi je ne puis plus les distinguer qu'avec grand peine, perdus qu'ils sont à l'intérieur de ce mouvement qui les dépasse tous, la soif de plaisir. Ma mémoire n'est plus cette figure quasi géométrique, aux subdivisions égales et ordonnées ; à la place s'est substituée une simple ligne, qui malgré sa supposée limpidité est en réalité d'une complexité sans bornes. Ma mémoire se perd dans un flux sans interruption, où chaque souvenir s'entremêle avec les autres, sans que je puisse dire quand il commence ou quand il finit.
N'est-ce pas finalement ce que je recherchais ? Cette droite sans début ni fin, tranchante comme un glaive dans sa plénitude, n'est-elle pas l'objectivation de ce furieux besoin qui me lance à chaque pas, la possession des corps ? Dans ce plein où toute différence est anéantie, trouvé-je finalement mon compte ? En voulant réduire tout corps au même, en le faisant mien, n'ai-je pas tissé de moi-même mon propre carcan ? Tout se ressemble, et rien ne m'émeut. Tout me navre.

J’ai le plaisir de vous informer de l’existence d’une sculpture de la plus haute importance scientifique et artistique, découverte lors de fouilles récentes effectuées sur la commune de Montsalvy, située à cheval sur les départements du Cher et du Doubs.
En effet, lors d’une récente campagne géologique, menée pour comprendre le mécanisme encore aujourd’hui inexpliqué des flux et jets d’une source locale, l’équipe de géologues a exhumé, à proximité des ruines d’un édicule orné d’un étrange blason, une sculpture en bronze ancien, d’excellente facture et en bon état de conservation.
La Faculté ayant été saisie de cette découverte, j’ai été mandaté pour diriger les travaux de dégagement et d’étude de ce trésor archéologique, qui fait actuellement l’objet de plusieurs thèses de mes étudiants.
Cette sculpture, modelée avec art par une main anonyme, figure une nymphe, comme en atteste l’attribut : la poudrette, et l’attitude typique des figures féminines de cette époque. La déesse, fortement callipyge, se tient debout, et légèrement fléchie sur ses jambes, elle se tourne en une gracieuse torsion, pour colorer à l’aide d’une houppette chargée de poudre, les forts volumes du bas de son dos. Les travaux récents du Pr Brodi ont confirmé que cette pratique rituelle était usuellement pratiquée dans les colonies de naïades arboricoles et dryades aquatiques qui ont peuplé la région pendant toute la période de la préhistoire. Cependant la sculpture leur est largement postérieure, et, comme le style et la facture le suggèrent, pourrait dater de l’époque byzantine de la grande conquête, lorsqu’une bande de virils guerriers, probablement numides, fit main basse sur les fiefs des Seigneurs de Montsalvy, et y fondèrent leur dynastie.
Notre thèse est confortée par la légende locale qui rapporte que les envahisseurs sans nom, leur forfait accompli, ayant été s’abreuver à la source, et sacrifier aux mânes de la déesse dont ils pratiquaient le culte, y furent victimes d’un de ces jets subits et de fort débit, caractéristique de cette source, et dus a une particularité géologique locale, dont on cherche encore à déterminer les mécanismes.
Le fait est que, d’après l’histoire, le chef de cette tribu d’envahisseurs, adepte du culte d’Aphrodite, fut trempé de la tête aux pieds, et s’écria en langue franche qu’il maîtrisait encore mal : "Vénus, ô Vénus ! toi me très mouille !". A ce mot la source émit un jet si puissant que toute la horde fut aspergée. Ce hasard de circonstance fut considéré comme la marque d’un signe divin, et la horde décida de l’érection, sur le site même de la source, d’un temple consacré à leur déesse : la Vénus dite de Très Mouille, et d’en prendre le nom.